Chapitre Quatrième
Profondes réflexions
"- Debout!
- NaaaaaAAAAAaaaaaannn…
Ils avaient bien arrosé leur victoire. En fait, ils l'avaient carrément inondée. Le jeune héros de la soirée n'en gardait, au petit matin, plus qu'un vague souvenir. Et une fantastique gueule de bois. Il jeta un regard noir et injecté de sang à sa colocataire qui, elle, rayonnait de joie de vivre.
- Tu vas être en retard à l'entraînement, chantonna-t-elle en terminant d'enfiler ses gants d'attrapeuse.
- Hugnh.
- Et dis, il faut absolument que tu me files le numéro de Cheminette du charmant petit journaliste qui était là hier.
- Hugnuh?
- Tout à fait à croquer, continua-t-elle sans lui jeter un regard. Et supportant bien l'alcool, en plus. Et costaud – c'est lui qui t'as ramené ici. Il faut absolument que je le revoie, conclut-elle d'un ton fervent."
Ron s'arrêta, sa plume suspendue au-dessus de la feuille, de vagues réminiscences tentant de percer au travers de la brume de lendemain de fête qui obstruait son cerveau. Son récit avait un je-ne-sais-quoi de déjà-vu…
Le fan. Le bar. La bière. La cuite. Le papier.
Il extirpa sa cape roulée en boule qu'il avait jetée sous son lit en arrivant la veille – ou plutôt au petit matin – après s'être fait siffler et moquer par les autres gars du dortoir à propos de son retard. Il retrouva le bout de papier chiffonné au fond de sa poche et resta longtemps à le contempler d'un air pensif.
"Harry… est-ce que tu crois qu'accepter le rendez-vous d'un homme probablement gay – non, attend, en fait c'est moi qui lui ai donné rendez-vous, non, ne te fais pas d'idées, moi je ne m'en faisais pas sur le moment – est-ce que tu crois que ça peut être perçu comme une invitation de ma part à une sorte de relation plus ou moins poussée, non parce que tu vois je ne voudrais pas qu'il se fasse des idées et… si je suis en train de virer homosexuel? Non je ne crois pas… alors ce n'est pas une bonne idée? D'accord merci…"
Mmh… non.
"Hermione? J'ai rencontré un gars marrant que j'aimerais bien connaître un peu plus, le problème c'est qu'il préfère les garçons et je ne voudrais pas qu'il se trompe à mon égard et… te ramener des photos de notre rendez-vous? Non je ne pense pas… Si je veux des conseils sur les vêtements que je vais mettre? Euh… pourquoi, ça va pas ça? Je suis ridicule? Un jean moulant? Nan bah je verrai merci beaucoup…"
Non plus. Ron jeta un vingt millième coup d'œil au papier chiffonné. Le plus simple serait peut-être de ne pas y aller. Ouais…
Lundi:
Il n'irait pas et ce serait beaucoup plus simple comme ça. Le type comprendrait qu'il était totalement bourré, qu'il n'avait pas que ça à faire de traîner avec des fans, et puis ça en resterait là. Ca se trouve, l'autre – dont il ne savait toujours pas le nom – ne s'en souviendrait même pas…
- Weasley! Arrêtez de bayer aux corneilles et suivez un peu ce que je dis, avant que votre potion ne se jette sur votre nez trop long!
Ron marmonna sans lever les yeux et tenta de se concentrer.
Mardi:
De toutes façons, ce n'était pas comme si l'autre avait l'air de mourir d'envie de faire plus ample connaissance aussi. Il avait presque fallu lui arracher des mots de la bouche au début – au début, après il s'était mis à parler, et il racontait des choses intéressantes. Dommage qu'ils n'aient pas terminé leur conversation sur les motivations qui peuvent pousser un homme à devenir Mangemort, le gars avait des idées intéressantes…
- Weasley! Votre rideau de douche ne va pas se métamorphoser tout seul!
Mercredi:
Si ça se trouvait, le gars n'était même pas homo, il était venu pour faire dédicacer le livre pour quelqu'un… sa petite amie par exemple – pas sa femme, il n'avait pas d'alliance – et c'était même pour ça qu'il n'avait pas donné de prénom entier pour la dédicace…
- Weasley! Votre plante carnivore est en train de vous manger le doigt!
Jeudi:
Dans deux jours, l'homme allait se retrouver à l'attendre devant la Tête de Chien… Et il attendrait, tout seul, sous la pluie, tandis que Ron se prélasserait tranquillement à Poudlard… Et en plus c'était lui qui lui avait collé ce papier dans la main…
- Hé, Ron, Joyeux Noël!
- Oui, oui…
Vendredi:
La météo annonçait un très beau temps le lendemain… il pourrait peut-être aller faire un tour… peut-être même accompagner Hermione et Harry pour un bout de chemin vers Pré-au-Lard…
- Weasley! Ma révolte des Gobelins ne vous intéresse pas, peut-être?
Waw. Même Binns lui avait fait une remarque.
Samedi:
- Tiens, tu viens avec nous finalement?
- Ben oui, ce serait bête de manquer ce beau temps… et puis j'ai des trucs à faire, en fait je vous laisserait à l'entrée de Pré-au-Lard.
Les deux autres lui jetèrent un regard curieux, mais n'ajoutèrent rien.
oOo
" Quand il reprit connaissance, une douce main lui épongeait le front. Il reconnut la délicieuse odeur de l'être qui s'occupait de lui avec tant de délicatesse, et n'osa ouvrir les yeux, par peur… de le voir partir? De voir que, dans son regard, il n'y avait que dégoût, obligation?
- Tu es blessé de partout, murmura une voix près de son oreille, le faisant tressaillir.
Il se demanda si le médecin avait deviné qu'il était réveillé, mais ce dernier continua d'une voix pensive.
- Pourtant, tu n'as rien cassé dans la chambre, je suppose que la potion a fait son effet… La transformation est-elle donc si douloureuse, pour que tu te blesses toi-même?
Oh oui, tellement douloureux… l'adolescent sentit des larmes perler sous ses paupières.
- Je suis tellement désolé… souffla la voix. Je ne savais pas ce que tu pouvais ressentir…
L'adolescent craqua et éclata en sanglots. Un instant après, un instant de doute et de frayeur, deux bras l'entourèrent de leur chaleur."
Severus renifla. Puis se morigéna. Quel âge avait-il pour pleurer devant une histoire d'amour aussi niaise?
- Ca serait pas plutôt, grésilla le miroir recollé à la va-vite, que tu as bientôt terminé ton livre?
Severus ne daigna pas répondre – mais recompta, pour la vingtième fois, le faible nombre de pages qu'il lui restait. Mouais, de quoi, avec chance, avoir une jolie petite scène de cul et puis ce serait tout…
- Ouin, prononça-t-il posément.
- Faudrait peut-être penser à acheter le tome II…
Severus regarda le miroir avec la bouche ouverte.
- Tu as pris l'édition collector en deux tomes, abruti.
Et la vie fut soudain belle et digne d'être vécue. Bon, en finissant le livre le lendemain soir, il aurait peut-être la force de tenir jusqu'au samedi, et puis de toutes façons il avait prévu d'aller à Pré-au-Lard le samedi donc…
Pour quoi faire, déjà?
Le livre tomba par terre alors qu'il se précipitait vers la veste qui traînait depuis quelques jours sur l'accoudoir du fauteuil, veste qu'il avait ressorti le samedi précédent après un long séjour de 15 ans dans son placard, veste… où Sealloy lui avait glissé le lieu et la date de leur prochain rendez-vous.
- Oh putain de merde! lâcha-t-il.
Son miroir prit un air choqué puis mourant de curiosité.
Deux heures avant le rendez-vous, Severus ne savait toujours pas s'il allait y être. Après tout, Sealloy était bourré, et devait avoir beaucoup plus d'intérêt à sortir avec de charmants jeunes hommes que de flirter avec un vieux maître des potions… ah, minute, sur le coup lui aussi avait été un charmant jeune homme, enfin jeune c'était sûr… Mais justement, la situation ne pourrait mener à rien… à part une soirée charmante et peut-être plus…
- Ah, Severus, fit sèchement Minerva en le croisant dans le couloir, je suppose que vous restez au Château ce soir, dans ce cas pourriez-vous –
- Je suis désolé, Minerva, mais je sors ce soir, fit-il d'un ton hautain avant de la planter là.
Non mais.
Il accéléra le pas vers ses cachots. Une heure et demie ne seraient pas de trop pour laver ses cheveux et trouver quelque chose à se mettre.
oOo
" Il fut une fois de plus distrait tout le long de l'entraînement, mais toute l'équipe était tellement enchantée par leur récente victoire que personne ne s'en rendit compte. L'entraîneur lui-même fut beaucoup moins strict que d'habitude, et sa femme, ô jour faste, n'était pas là. Le jeune homme rougit quand l'homme lui glissa chaleureusement un bras autour des épaules pour le féliciter une fois de plus, mais son cœur sembla battre moins rapidement que les autres fois.
- Hé, c'est vrai? lui demanda une de ses coéquipières quand il eut recouvré sa liberté. Le charmant jeune journaliste vient visiter les locaux aujourd'hui?
- Oui, il veut faire un grand reportage sur l'équipe, répondit le jeune attrapeur en balbutiant un peu. L'entraîneur est d'accord…
- Ouiiiin, c'est pas juste, pourquoi c'est toi qu'il a contacté? On était tous là le soir de la victoire!
Il se contenta de hausser les épaules, un peu honteux au souvenir de s'être fait ramené chez lui en état d'ébriété avancée… d'inconscience, oui.
Tout en terminant les exercices qui lui étaient assignés, il ne put s'empêcher de se demander de quelle façon il serait habillé ce jour-là… Un pull à col roulé, comme la dernière fois? Une chemise? Non, il faisait trop froid…
Il atterrit et se dirigea vers les vestiaires, essuyant distraitement la sueur qui lui coulait sur le visage, perdu dans ses pensées…
- Bonjour."
Ron releva ses yeux de son œuvre littéraire et Cupidon lui transperça violemment le cœur.
Il décida qu'il allait écrire un livre sur la forme des col de pull-overs. Le mystérieux col roulé … Le super-sexy col en V avec rien dessous. Il décida que retirer son écharpe était le geste le plus sensuel de la création.
- Vous allez bien? demanda le jeune homme en haussant un sourcil.
- Gnah… oui, bien sûr, se reprit Ron avec un grand sourire. Je suis content de vous revoir.
Il le pensait en toute sincérité et fut surpris quand son vis-à-vis rougit visiblement. Il y eut quelques secondes embarrassées, puis tous deux ouvrirent la bouche en même temps.
- Je ne sais toujours pas votre prénom.
- Comment va votre prochain livre?
Ils se regardèrent en souriant.
- Mmh, oh… Sebastian, fit l'ex-inconnu en détournant les yeux.
Ron sentit qu'il affichait un air très très niais.
Petit à petit l'ambiance devint plus aisée, et Sebastian retrouva son ton mordant habituel, auquel Ron répondait par des idées pas si stupides que ce qu'elles paraissaient. Bien qu'étonné que le sujet de leur vie privée ne vint jamais dans la conversation, Ron en fut plutôt soulagé. Ils parlèrent, comme la dernière fois, de tout et de rien, puis le vieux coucou de la Tête de Chien sonna et ils réalisèrent qu'ils parlaient depuis trois heures.
- Avez-vous déjà quelque chose de prévu pour manger ce soir? demanda simplement Sebastian.
- Hum… non, répondit Ron en espérant que Harry et Hermione ne l'attendraient pas trois heures aux Trois Balais avant de repartir.
- Puis-je vous inviter, dans ce cas?
Ron décida que Sebastian était trop classe.
Ils utilisèrent la Cheminette et se retrouvèrent dans une petite impasse près du Chemin de Traverse. Les pâtes du restaurant où Sebastian l'entraîna étaient délicieuses, et la conversation continua, aussi emportée qu'auparavant. Ce ne fut qu'au dessert, bien repu et rendu joyeux par le vin, que Ron remarqua qu'il était principalement entouré de couples d'hommes ou de femmes. Il regarda avec un peu plus de curiosité avec lui, notant les détails…
- Vous pourriez écrire une histoire entre un maître d'hôtel et un cuisinier, proposa plaisamment Sebastian.
Ron lui adressa un grand sourire.
Ennuyé à l'idée de rentrer tard à Poudlard, il se sentit ôté d'un grand poids quand son compagnon lui proposa simplement de le raccompagner jusqu'à Pré-au-Lard, sans suggérer de continuer la soirée autre part. Ils reprirent donc la Cheminette, et se retrouvèrent dans les rues enneigées du village.
- On se revoit la semaine prochaine? lança Ron avec bonne humeur en donnant quelques coups de pieds dans un congère.
- Avec plaisir, répondit Sebastian.
Ron se retourna en souriant avec l'intention de lui proposer de l'inviter à son tour, mais le regard attentif… non, scrutateur, du jeune homme l'empêcha de parler.
- Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il tandis que Sebastian s'approchait de lui.
- Je peux vous embrasser? demanda celui-ci, de son air impassible.
- Quoi?
Mais l'autre s'était déjà penché vers lui et, une main sur sa joue, l'autre autour de sa taille, avait posé ses lèvres sur les siennes.
Mais c'est une manie! songea Ron.
Puis il remarqua que ce n'était pas tout à fait la même chose qu'avec Malefoy… non… c'était nettement plus autoritaire et…
- Wow!
Il s'était dégagé dans un sursaut. Sebastian le fixait d'un air inquiet. Ron inspira profondément.
- Je suis désolé –
- Non, c'est moi, le coupa le jeune homme. Je ne pensais pas que vous seriez aussi surpris, je m'excuse de vous avoir fait subir cela.
Ron fut surpris par la légère mais persistante amertume dans sa voix.
- Ce n'est pas ça du tout, répondit-il avec un geste, c'est juste que… (vue la chaleur qui irradiait de son visage, il était sûr de faire fondre les flocons à trois mètres)… disons que pour l'instant on ne m'a embrassé qu'une fois, et que ce n'est pas spécialement mon meilleur souvenir…
Pathétique. Andrew Sealloy, le Grand Puceau.
Mais Sebastian se contenta de pencher légèrement la tête sur le côté.
- Oh. C'est quelque chose que je peux comprendre… (Il eut un léger sourire.) Je suis désolé. J'espère que le troisième s'avèrera le bon.
Merlin. Sebastian était trop trop trop classe. Ron tritura le bord de son manteau.
- Mmh… ça ne tient qu'à vous, s'entendit-il bredouiller.
Les yeux de Sebastian s'écarquillèrent un peu, puis il se rapprocha.
- Certain?
Ron hocha la tête et ferma les yeux.
Un souffle chaud lui effleura l'oreille.
- Je ne vais pas vous manger, murmura une voix amusée.
- J'espère bien –
La suite fut coupée par une bouche à nouveau sur la sienne. Ron se força à se détendre. Ce n'était pas si désagréable. Sebastian l'attira doucement contre lui. Ses lèvres étaient chaudes, et Ron n'avait jamais soupçonné que les siennes puissent être si sensibles. Il guettait le prochain mouvement, le prochain coup de dents, le prochain contact mouillé… Il avait chaud partout. Il glissa ses bras autour du cou de Sebastian, c'était tellement plus pratique ainsi. Sa bouche s'entrouvrit, celle de Sebastian aussi. Oh. C'était donc ça un baiser avec la langue. C'était bon, bien loin de la chose honteuse dont les élèves chuchotaient entre eux. Si bon, si chaud…
Il eut un léger cri de détresse quand Sebastian s'écarta de lui. Les yeux de ce dernier étaient encore plus intenses que d'habitude.
- Ne me regardez pas comme ça, chuchota-t-il d'une voix rauque en se penchant et en lui embrassant le cou.
Ron ne répondit rien tandis que des dents mordillaient tendrement sa peau. Que se passerait-il si, justement, il continuait? Que se…
Sebastian le lâcha et recula de quelques pas, le souffle court. Ils se regardèrent un moment.
- Je pense que vous devriez y aller, dit gentiment le jeune homme.
Ron hocha la tête, perdu. Il avait encore envie de l'embrasser. Il s'éloigna de quelques pas, le regarda, puis tourna les talons et repartit vers Poudlard.
oOo
" - Mais Papa, Maman, je l'aime!
- Idiot, tu sais bien que c'est impossible, avec ta… ta maladie!
L'adolescent ferma les yeux. C'était vrai, et autant lui aussi semblait l'aimer, autant ce n'était que refuser de voir l'inévitable, occasionner une douleur qui serait plus grande encore par la suite…"
Severus rejeta avec humeur le fameux tome II qu'il avait acheté dans l'après-midi, avant de voir… de voir Sealloy.
Mais dans quelle merde était-il donc? Uns situation aussi niaiseuse… non, il n'y avait rien eu de niaiseux. Il y avait juste eu, après ces conversations passionnantes, cette stupide envie de l'embrasser et… et Sealloy qui n'avait rien d'un coureur de pantalons. Merde, à la fin. Le moindre que l'on pouvait attendre d'un auteur de romans pornos, c'était d'être un coureur! Mais Sealloy était aussi pur que l'agneau et malheureusement délicieux. a moins qu'il ne se soit foutu de lui, mais Severus ne voyait vraiment pas pourquoi.
- Alors mon chou, comment s'est passé ta soirée?
Severus se tourna vers le miroir qui, s'il se remettait tant bien que mal d'avoir été brisé, n'avait visiblement rien appris par l'expérience. Devant lui se dressait le jeune Severus, insolemment mince et plein de vie. Pas lui, en somme.
Il quitta la pièce avec un cri de rage.
A suivre.